Certaines courses se mesurent en kilomètres. D’autres se racontent par fragments : un millier de frontales qui avancent dans l’obscurité, la première lumière sur la roche pâle, un lit de rivière sans le moindre refuge face au soleil, des éclairs qui se rapprochent au loin, et une ville encore éveillée longtemps après le passage des premiers coureurs sur la ligne.
Cette année, Atmo a pris la direction des Dolomites pour Lavaredo by UTMB. Deux coureurs, deux formats, une même arrivée à Cortina d’Ampezzo : 120 kilomètres et 5 800 mètres de dénivelé positif pour l’un ; 80 kilomètres et 4 600 mètres de dénivelé positif pour l’autre.
Lavaredo 120K — 120 km / 5 800 m D+
Lavaredo 80K — 80 km / 4 600 m D+
Quand Cortina s’éteint
Pour le 120K, tout a commencé à 23 heures à Cortina d’Ampezzo, une ville encore portée par l’énergie des Jeux olympiques d’hiver organisés quelques mois plus tôt. Les rues étaient pleines, la ligne de départ animée, puis soudain, la course était lancée : un flot de coureurs quittant la ville pour s’enfoncer dans la nuit.
Les premiers kilomètres étaient tout sauf silencieux. Des feux d’artifice éclataient au-dessus de la vallée, tandis que les faisceaux de lumière se dispersaient dans toutes les directions sur les sentiers de montagne. Environ 1 400 coureurs avançaient dans la nuit, leurs frontales dessinant une constellation mouvante au-dessus des Dolomites. À ce moment-là, la fatigue nocturne n’existait pas encore. L’obscurité semblait vivante.
Le 80K avait un départ différent, donné le lendemain matin depuis Val Marzon, près d’Auronzo di Cadore. Mais les deux parcours convergeaient vers les mêmes montagnes, la même chaleur, et finalement la même arrivée à Cortina.
Le jour se lève sur les Tre Cime
Près de quarante kilomètres après le départ du 120K, la nuit a laissé place aux Tre Cime di Lavaredo.

Aucune photo, aucun aperçu de course, aucune description ne peut vraiment préparer à ce moment. Les trois sommets sont apparus dans la lumière du matin avec une immobilité presque irréelle : immenses, pâles, anguleux et comme détachés du temps. Ce n’était pas un paysage pensé à l’échelle humaine. Cela ressemblait davantage au décor d’un film de science-fiction, à une autre planète figée dans la pierre.
Pendant quelques minutes, la fatigue de la nuit a disparu. Les montées lentes, le froid, les heures passées à suivre l’étroit faisceau de la frontale : tout cela est devenu secondaire. Il ne restait que le sentier, les premières lueurs du jour et les Tre Cime.
Quand la chaleur prend le dessus
Puis le soleil s’est pleinement levé, et la course a complètement changé de visage.
Les prévisions annonçaient des températures proches de 30 °C. À la fin de la matinée, il n’y avait plus aucun doute. Les montées et les descentes continuaient de s’enchaîner, mais la chaleur était devenue un obstacle à part entière. Pendant plusieurs heures, le parcours longeait un lit de rivière exposé, avec peu d’ombre et aucun moyen d’échapper à la lumière écrasante.
Les coureurs ralentissaient. Certains s’arrêtaient dès qu’ils trouvaient une fine bande d’ombre, accroupis contre des rochers ou des arbres, tentant de faire redescendre leur température avant de repartir. Dans une course comme Lavaredo, le terrain n’est jamais le seul à poser des questions. La météo a elle aussi sa manière de le faire.
Col Gallina et l’orage
Après le col Gallina, le ciel a commencé à changer.
Malgré la chaleur, un orage a traversé les montagnes avec une rapidité saisissante. L’air s’est rafraîchi, le vent s’est levé et le ciel est devenu électrique. Pendant un court instant, l’orage a offert un répit face au soleil. Puis, presque aussi vite qu’il était arrivé, il est reparti.
Mais il a laissé quelque chose derrière lui : une tension dans l’air, de celles qui poussent à lever les yeux plus souvent qu’on ne le voudrait.

Courir contre la nuit
À une vingtaine de kilomètres de l’arrivée, les éclairs ont recommencé. Ils apparaissaient derrière les crêtes, suivis quelques secondes plus tard par le grondement du tonnerre. Nous comptions les secondes entre chaque éclair et chaque grondement, essayant d’estimer à quelle distance l’orage se trouvait.
Il se rapprochait.

À ce stade, l’objectif n’était plus une place ni un chrono. Il s’agissait de trouver les dernières réserves nécessaires pour rejoindre Cortina avant de devoir ressortir la frontale. Quelques minutes pouvaient faire la différence entre une arrivée dans les dernières lueurs du jour et un retour dans l’obscurité.
Alors nous avons poussé. À travers les derniers kilomètres, les jambes fatiguées, puis dans l’ultime descente. Enfin, Cortina est apparue en contrebas.
Une ligne d’arrivée encore vibrante
La ville était toujours pleine. Même si les coureurs les plus rapides avaient franchi les mêmes pavés plusieurs heures auparavant, la ligne d’arrivée n’avait rien perdu de son énergie. Les gens applaudissaient encore. La musique résonnait toujours dans les rues. Cortina accueillait chaque coureur comme si elle avait été là depuis le départ.
L’équipe Atmo a franchi la ligne à quelques minutes d’intervalle, avec juste assez d’énergie dans les jambes pour un dernier saut.

La seule récupération qui compte
Après 80 ou 120 kilomètres à travers les Dolomites, il n’existait qu’une manière raisonnable de récupérer : un véritable festin italien. Polenta, pasta, pizza, et cette nourriture qui a toujours meilleur goût lorsqu’elle a été gagnée à travers les montagnes, la chaleur, les orages et une très longue journée dehors.
Lavaredo nous a rappelé pourquoi ces courses comptent. Pas uniquement pour les paysages ou la ligne d’arrivée, mais pour tout ce qui se joue entre les deux : l’incertitude partagée, les petites décisions, les moments où le corps veut s’arrêter et où l’esprit trouve une raison supplémentaire d’avancer.
La question est maintenant simple : à quand la prochaine course ?